Spé. SES · Première · cours rédigé et vérifié par Claryo, conforme au Bulletin officiel
Tous les écarts à la règle ne se valent pas : transgresser une norme de politesse n'est pas commettre un vol. Et compter les infractions est plus difficile qu'il n'y paraît. Comment distinguer déviance et délinquance, comprendre que la déviance est socialement construite, et pourquoi sa mesure pose-t-elle de redoutables difficultés ?
La déviance est la transgression d'une norme sociale, qu'elle soit juridique ou non, qui suscite une réaction de réprobation du groupe. La délinquance en est une forme particulière : la transgression d'une norme juridique, c'est-à-dire une infraction sanctionnée par la loi (contraventions, délits, crimes). Un comportement peut donc être déviant sans être délinquant (excentricité, transgression d'une convention), et l'appréciation de la déviance varie selon les sociétés et les époques : les normes sont relatives.
Howard Becker, dans Outsiders (1963), propose la théorie de l'étiquetage (labelling theory). La déviance n'est pas une propriété intrinsèque de l'acte mais le résultat de l'application réussie, par un groupe social, d'une étiquette de déviant. Est déviant non pas celui qui commet l'acte, mais celui que les autres parviennent à désigner comme tel. Les entrepreneurs de morale (militants, associations, journalistes, législateurs) jouent un rôle clé en créant et en faisant appliquer les normes. Émile Durkheim, de son côté, soutenait dès Les Règles de la méthode sociologique (1895) que le crime est un fait social normal : présent dans toute société, il contribue à raviver la conscience collective et peut annoncer l'évolution du droit.
Mesurer la délinquance est délicat. Les statistiques officielles (faits constatés par la police et la gendarmerie) ne recensent que les infractions signalées et enregistrées : elles laissent dans l'ombre le chiffre noir, c'est-à-dire les actes non déclarés ou non constatés. Leur évolution dépend de la propension des victimes à porter plainte, de l'activité des services et des changements de législation. Les enquêtes de victimation, qui interrogent directement la population, complètent ces statistiques en révélant une partie du chiffre noir.
Howard Becker (1928-2023) est l'auteur de référence de l'approche interactionniste de la déviance (étiquetage, entrepreneurs de morale, Outsiders, 1963). Émile Durkheim (1858-1917) apporte la thèse de la normalité du crime et la fonction sociale de la déviance. En France, le suivi statistique relève du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) pour les faits constatés et de l'INSEE pour l'enquête de victimation Cadre de vie et sécurité, dont les écarts avec les plaintes mettent en évidence l'ampleur du chiffre noir, particulièrement élevé pour les violences sexuelles.
· La déviance est-elle une propriété de l'acte ou le produit d'une construction sociale ? · Vous montrerez que la mesure de la délinquance soulève des difficultés.
Ne confonds jamais déviance (norme sociale) et délinquance (norme juridique) : la délinquance est un sous-ensemble de la déviance, pas un synonyme. Pour Becker, retiens la formule clé : la déviance est dans le regard, non dans l'acte. Sur la mesure, oppose systématiquement statistiques administratives (dépendantes des plaintes et de l'activité policière) et enquêtes de victimation (qui révèlent le chiffre noir) : c'est l'attendu central du chapitre.